Pour nos anciens

En tant que lecteur, je ne suis pas fan de romans historiques (y compris ceux de grands auteurs de romans noirs comme Fajardie), je préfère largement les romans contemporains éclairant des périodes historiques par divers truchements (enquête, passion ou vécu familial d’un des personnages…). Étonnamment, mon goût est beaucoup plus nuancé concernant les nouvelles et je lis pas mal de nouvelles noires situées dans un passé plus ou moins révolu.

Par contre en tant qu’auteur, l’allusion a bien des avantages, même en nouvelles. En tout premier lieu elle ne réclame pas la même rigueur historique, le même travail de recherche. Cela-dit, même l’allusion à des périodes ou des événements historiques me parait vite casse gueule, aussi, n’étant pas casse-cou, Pour nos anciens est une des rares occasions lors de laquelle je m’y suis risqué.

Quant au titre, certains y reconnaîtront peut-être le clin d’œil à un grand homme de lettres.

Pour nos anciens

— Hess, Paco !

— Hamid ! Bien, ou bien  ?

— Bien, bien. Et toi  ?

— Ça va, ça va. Alors, t’es pas en cours, à cette heure  ?

— Non, ça me gave, le bahut. Hé, tu connaîtrais pas quelqu’un qui recherche un scooter ? C’est un zincou de oim qui…

— Lâche moi, avec tes conneries, t’as pas de cousin, Hamid. Et puis le scooter, ça ne se fourgue plus, c’est mort.

— Ok, je demande, juste comme ça. Et sinon, c’est quoi les bails ?

— Oh, moi, tu sais je suis tranquille, la vie au ter-ter, au calme…

— Vas-y, me mets pas une disquette ! Je sais bien que t’as toujours un truc en vue. Allez, prends-moi sur un coup, même un petit, j’assure tu sais.

— Te mettre sur un coup ? Tu rigoles, t’as même pas quinze piges !

— Fais pas ton chien, j’ai vraiment besoin de moula, je suis à sec.

— Wesh, t’as qu’à taper ta daronne la sale flicarde si t’as besoin de blé.

— C’est bon, traite pas ma mère, fils de pute  ! Elle gagne sa vie comme elle peut, elle fait chier personne, là, elle aide un petit vieux en ce moment.

— Elle l’aide à empêcher qu’on le pouille-dé, elle fait chier, point. D’ailleurs, j’ai cru entendre que ton daron, il est pas de ton avis.

— Ça va, je te dis, lâche moi avec mes vioques ! Elle fait pas le tapin au moins !

— Oh, calme, viens, on va boire une binj à l’aire de jeu, je ne cause plus de ta reum, promis.

*

Nathalie salua Monsieur Jacques sur le pas de la porte, non sans lui avoir, pour la énième fois, recommandé de prendre soin de son argent. Ni sans lui avoir rappelé, toujours aussi vainement, que ce n’était pas prudent de retirer de telles sommes, qu’entre les prélèvements automatiques, les paiements par chèque et carte bleue, il était aujourd’hui aisé d’éviter une telle prise de risque. Nathalie l’aimait bien, ce Monsieur Jacques. Plus très adapté à son époque, mais toujours affable avec un côté distrait tout à fait charmant. Elle ne comprenait pas son homme, Youssef, qui n’avait jamais pu le sentir. «  Le vieux facho  » qu’il l’appelait, tout ça parce qu’il avait fait la guerre d’Algérie. Elle avait beau lui expliquer qu’il n’avait pas forcément eu le choix, que beaucoup de gens bien l’on faite cette sale guerre, il n’en démordait pas. « Il y a des chics types qui ont refusé de participer à leurs sales guerres coloniales comme Henri Martin, ou qui ont su choisir leur camp comme cet Iveton que Mitterand a fait descendre. Ton vieux lui, il a torturé nos anciens, et je suis sûr qu’il l’a fait avec plaisir, il n’y a qu’à voir son sourire de pervers ! ».

Sur ces pensées, Nathalie se dirigea vers le commissariat pour rejoindre Damien, son coéquipier. Ils devaient patrouiller le reste de la matinée à la gare RER. Elle ne se pressait pas, consciente qu’ils allaient surtout contrôler les zigues n’ayant pas la blancheur persil en renfort des collègues de la PAF, pour faire monter le chiffre des reconduites à la frontière. Ça et intercepter les jeunes resquilleurs du quartier qui tentent d’échapper parfois de manière assez musclée aux cow-boys de la sûreté ferroviaire. Si elle racontait sa journée à Youssef, il en ferait encore tout un fromage, et elle ne pouvait pas lui donner tout à fait tort pour le coup.

*

— Paco, tu sais le vieux dont je t’ai parlé au sujet de ma mère ?

— Laisse béton, je t’ai dit que le sujet était clos.

— Non, c’est pas à propos d’elle mais de lui. T’as raison, elle l’aide à éviter qu’on le dépouille. Tous les mois, il va chercher sa retraite au DAB. Une fois, il y a des mecs de la cité Kessler qui lui sont tombés dessus, il paraît qu’ils lui ont soulevé plus de 1000 €, tout en cash ! C’est pour ça que ma mère l’accompagne maintenant chaque cinquième jour du mois.

— Ouais, c’est vraiment con.

— Mais non, c’est toi qui est con. Ma mère le ramène chez lui, avec sa tune. Et puis après, elle retourne bosser. Le vieux lui, il reste tout seul chez lui, sans flic, ni baby-sitter, ni rien. Mais son oseille, tu crois qu’elle disparaît  ? Son fric, il doit rester sous son matelas, ou dans le pot de farine ou une autre planque de merde à nous attendre.

— Tu déconnes, là.

— Mais non, attends, le coup facile. 1000€ de liquide, un violet chacun, t’imagines  ? Il suffit qu’on rentre chez lui en scred, on lui fout un coup derrière la tête pour qu’il dorme quelques heures. En un quart d’heure max, c’est dans la poche.

— Frapper un vioque, ça me plaît pas !

— M’en fous, mon père il dit que c’est un vieux facho, si ça se trouve c’est lui qui a buté mon grand-père.

— Et c’est les collègues de ta mère qui ont foutu ton grand-oncle à la Seine ! »

*

— Youssef, il est vingt-deux heures et Hamid n’est toujours pas rentré.

— Il fait sa vie, le gamin. Il est sûrement en train de draguer les gonzesses, il a l’âge de s’amuser un peu.

— Mais merde, tu planes ou quoi ? On est en pleine semaine, il a cours demain ! J’ai encore reçu un message de son collège, tu sais qu’il ne s’y est pas présenté depuis deux jours ? S’il continue il va se faire virer.

— Et alors ? Moi, j’y suis allé en cours ! J’ai même décroché le bac, et pour quoi ? Pour n’être quand même qu’un raton, pour aller trimer dans leur usine d’ardoise pendant vingt ans et me faire virer quand on a fait grève pour réclamer des masques à poussière. Pour me retrouver à quarante balais chômeur de longue durée qui crache toujours du sang régulièrement. Alors, je sais qu’il ne fera pas forcément mieux que moi, mais au moins qu’il s’amuse un peu tant qu’il est jeune.

— Tu racontes n’importe quoi, il y en a qui s’en sortent dans le quartier. Regarde moi, je suis Noire, j’ai grandi ici, et j’ai un vrai boulot stable.

— Mon fils ne passera jamais chez les salops d’en face, lui.

— Je suis peut-être passée chez les salops mais c’est ton RSA qui nous paye à bouffer ? Qui lui paye ses Adidas ?

— Ses pompes il n’y a bien que toi pour croire que quelqu’un les paye ! Mais je ne devrais pas dire ça, tu vas peut-être vendre ton propre fils à tes collègues ?

— Arrête, s’il te plaît, les choses ne sont pas si simples. Et puis je ne veux pas qu’on s’engueule ce soir. J’ai peur pour lui. Tu ne veux pas faire un tour dans le quartier, voir s’il ne traîne pas dans le coin ? Je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose ou qu’il fasse une grosse connerie. Je suis vraiment inquiète !

Devant la détresse de sa femme, Youssef ne lui sourit pas, mais il la serra contre son torse, prit sa veste et sortit sans un mot.

*

Forcer une fenêtre du pavillon fut un jeu d’enfant. Quand Monsieur Jacques ouvrit les yeux, Paco avait déjà plaqué une main sur sa bouche, l’autre maintenant la lame d’un cran d’arrêt contre sa carotide. Hamid repéra immédiatement l’armoire à vêtements et sortit du tiroir une paire de chaussettes. Il pinça le nez du vieux jusqu’à ce qu’il commence à suffoquer. Ainsi, quand Paco ôta la main faisant office de bâillon, M. Jacques, en manque d’oxygène, ouvrit grand la bouche et Hamid n’eut qu’à y enfoncer la paire toujours roulée. Ils la maintinrent en place de trois tours du chatterton apporté en prévision de l’opération. De la même manière, ils lui attachèrent les mains dans le dos et lièrent les chevilles ensemble avant de pousser le vieillard au bas du lit sans ménagement. Paco partit alors fouiller la cuisine et le salon tandis que Hamid s’occupait de la chambre.

Après avoir retourné le matelas et vérifié que les deux marines au mur ne masquaient aucun coffre, il jeta toutes les fringues hors du meuble en chêne.

— Putain, Paco, l’ancêtre il avait un gun dans son armoire !

— Quoi, comme flingue ?

— Chais pas, un vieux truc. Il était emballé dans un chiffon plein de graisse et rangé dans une boîte avec des balles et du bazar. Et toi, tu trouves quelque chose ?

— Rien pour l’instant.

— Il y a aussi des vieilles photos de lui en militaire. Mon dabe a raison, il a fait l’Algérie, ça doit être ses souvenirs de là-bas.

Paco, faisait bruyamment semblant de continuer à chercher. Il avait trouvé la liasse de billets planquée dans la ventilation de la cuisine mais n’avait aucune intention de partager.

— Oh putain, c’est quoi ce bordel ?!

— Quoi, encore ?

— Viens voir, viens voir.

Quand Paco entra dans la chambre, la main droite de Hamid tremblait un peu en tendant une drôle de bourse en cuir. Paco s’approcha et la prit en rigolant.

— C’est marrant ça, trop fort ! Figure toi qu’il y a deux jours, avec Nono on a fumé quelques pétards devant un reportage sur l’Australie. Imagine, là-bas ils vendent aux touristes des porte-monnaie fabriqués en peau de couilles de kangourous, je te jure, des vraies couilles de vrais kangourous. Et bien ça ressemblait vachement à ça !

— Et les dents, dedans, tu crois que c’est aussi des dents de kangourou ?

— Si c’était un kangourou, sa mère avait dû fauter avec un aborigène ! »

Répondit Paco qui contemplait quelques dents indubitablement humaines sans plus rire malgré la bravade.

*

Sanglé dans son blouson de cuir, Youssef marcha à pas rapides. Il alla coller son visage aux portes vitrées des immeubles voisins sans voir personne dans les cages d’escalier. Il se rendit à l’aire de jeu où une dizaine d’ados buvait des bières et fumait des joints. Ils le saluèrent poliment, Youssef était respecté des jeunes du quartier, mais aucun n’avait vu Hamid, ou aucun n’était une poucave, ce qui revenait au même. Il prit encore la direction du parking souterrain où des plus vieux le reçurent plus froidement, vraisemblablement peu ravis de se voir déranger dans leur bizness nocturne. Youssef sortit, le pas moins décidé. Il comprenait la vanité de son entreprise. Il n’allait pas visiter toutes les cages d’escalier, toutes les caves, tous les parkings de la cité. D’ailleurs, Hamid pouvait très bien avoir bougé en voiture et se trouver à vingt bornes de là. Il eut une violente envie de fumer et se dirigea vers les pavillons des bleuets où il pourrait en griller deux ou trois sans que personne ne le balance à sa femme ou son toubib. Adossé à un réverbère, il alluma une sèche, toussa, cracha un glaviot sanglant et apprécia enfin l’âpreté de la fumée dans sa gorge.

C’est alors que son regard fut attiré par un mouvement de l’autre côté de la rue. Malgré le passe-montagne, il reconnut tout de suite la silhouette souple de son fils sortant par la fenêtre d’un pavillon. Il se rapprocha, décidé à faire jouer l’autorité parentale. Derrière Hamid, suivait un autre type qu’il ne reconnut pas au premier abord. Fronçant les sourcils dans la pénombre, il eut du mal à admettre ce qu’il voyait. L’autre gars, lui aussi cagoulé, semblait menacer son fils d’une lame effilée. Alors que les deux voleurs l’avaient enfin repéré et s’immobilisaient, le sang de Youssef ne fit qu’un tour. Il se précipita en courant et chopa par le colback le sale con qui menaçait son fils.

— Oh, connard, t’es qui toi qui contrains mon fils à te suivre dans tes sales combines de voleur de merde ?

— Monsieur Youssef, c’est pas ce que tu crois, fais moins de bruit on va se faire tricard.

— C’est pas ce que je crois ? Et ça, c’est quoi Paco ?

Il venait de reconnaître la voix de Paco Tisón, le fils d’un ancien de chez Citroën, et lui arracha des mains le cran d’arrêt que ce dernier lui abandonna sans résistance.

— C’est vrai papa, je vais tout t’expliquer.

Ils repoussèrent la fenêtre et gagnèrent le trottoir où un très hypothétique retraité insomniaque trouverait moins louche de les voir à travers ses volets.

Hamid, d’une voix d’abord un peu hésitante, raconta tout à son paternel, endossant les plus grandes responsabilités, admettant avoir eu personnellement l’idée de ce coup fumeux. Quand il eut relaté sa découverte sordide, Paco, qui s’était tu jusque là, reprit la parole, toujours pas rassuré  :

— Je te jure, Monsieur Youssef. Quand Hamid il a compris ce qu’il avait trouvé, il a hurlé qu’il allait crever ce gros porc de Monsieur Jacques. Moi, je le comprenais, j’étais dégoûté aussi, mais en tant qu’aîné, j’ai su que c’était à moi de l’empêcher de faire une connerie grave. Je lui ai ordonné de se casser, et comme il ne voulait pas, j’ai dû lui piquer le gras sous les côtes avec mon ya et le forcer à sortir comme ça.

Youssef ne prit qu’une minute de réflexion, jeta un œil aux mains gantées des deux voyous puis un regard circulaire sur la rue déserte, sur les volets tous clos.

— Vous êtes sûrs de n’avoir pas été repérés, de n’avoir laissé aucune trace ?

La fierté de Hamid prit le dessus sur la crainte de l’ire paternelle.

— Oh, tu nous prends pour des caves, ou quoi ?

Youssef, contint son envie de lui en allonger une et sans répondre :

— Vous deux, vous vous tirez d’ici, vous vous chopez un alibi béton. Toi, Hamid, tu rentres à l’appart’ fissa. Ta mère est inquiète et je crois qu’avant de te tirer les oreilles, elle voudra te serrer dans ses bras. Moi, je vais rentrer là-dedans, vérifier que le vieux kroumir se porte bien, qu’il ne s’étouffe pas, par exemple. Puis je vais appeler les flics en me faisant passer pour un voisin qui croit avoir vu des cambrioleurs.

Quand les jeunes eurent prit la tangente, Youssef s’appuya sur le rebord de la fenêtre de ses deux mains nues, laissant de belles empreintes digitales. Il trouva rapidement la chambre. Au milieu du foutoir, le vieux salop, saucissonné comme il faut, se tortillait au sol en faisant des « hmm, hmmmm » étouffés par les chaussettes jacquard. Youssef vit le vieux flingue posé sur le lit, le chargea, se pencha au-dessus du vieux qui ne bougeait plus et le regardait paniqué, de ses yeux délavés par le temps et la saloperie humaine. Youssef lui susurra à l’oreille «  pour nos anciens  », se redressa et lui logea une balle dans la tempe. Assourdi par la détonation, il tira encore deux fois dans le visage, sans viser vraiment. Puis, couvert de sang et de bouts de cervelles, il s’assit sur le lit et alluma une clope en attendant les flics qui ne manqueraient pas d’être prévenus avec un tel boucan.

Pourvu que Nathalie ne soit pas d’astreinte ce soir et ne soit pas appelée ici, pensa-t-il.

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