Une dame dans la peau

Un jour d’errance de sites dédiés au polar et à la littérature noire en site dédiés aux idées noires (également appelés « sites d’actualité »), j’étais tombé sur la contrainte fixée par Lorris Murail pour le concours Paris Polar 2017. Cette contrainte de prime abord un peu guignolesque m’a fait dresser quelques poils sur les avant-bras. J’ai senti comme un parfum de nostalgie, cela me rappelait certaines émotions procurées par mes lectures policières d’enfance. En cherchant plus précisément pourquoi, je n’ai pas trouvé mais la relecture de cette contrainte m’évoquait quelque chose entre Arsène Lupin et le club des 5.

Cette effluve nostalgique se mit à me hanter et, pour m’exorciser, il me fallut donc passer par l’écriture. Évidemment, le résultat n’a rien ni d’Arsène Lupin, ni du club des 5, cependant ça m’a emmené sur des sentiers littéraires (à défauts de lumineux) différents de ceux que j’emprunte habituellement. Té, ça tombe bien comme je vous l’ai déjà confié, c’est mon principal intérêt dans la lecture des thématiques de concours.

Une dame dans la peau en pdf : Une dame dans la peau

La bande son de la nouvelle:


Une dame dans la peau

Outre quelques publicités, la boite aux lettres ne contenait ce matin là qu’une enveloppe blanche avec une étiquette collée dessus, blanche également, sur laquelle étaient imprimés son nom et son prénom, pas en lettres blanches heureusement, mais noires. Rien d’autre, pas de timbre, de cachet d’oblitération, ni de nom d’expéditeur. Dès que ses doigts rencontrèrent le contenu, il sut ce que c’était, aussi improbable que ce soit. Il ne put retenir un petit cri, un « ouch » à la manière du boxeur qui vient de prendre un crochet vicieux en plein plexus et se vide de son air. Il ferma les yeux et sortit ce qu’il savait être une carte à jouer, une dame. Restait à savoir de quelle couleur elle serait.

Ce n’est qu’une fois entré dans son appartement et assis sur le canapé qu’il se résolut à regarder la carte. Quand il vit le triste visage de Judith, la dame de cœur, son propre palpitant fit un bond. Cette fois, il se mordit la lèvre, étouffant le son qui cherchait à sortir et le transformant en un petit geignement aigu et ridicule. Ce n’était pas possible. C’était si ancien, cette carte ne pouvait pas refaire surface maintenant. La seule chose qui l’empêchait de ne pas y croire était qu’au fond de lui, il n’avait jamais pleinement renoncé à ce que ce jour arrive. Il regarda de longues secondes la carte un peu jaunie et assouplie par le temps. Par acquis de conscience, il retourna la carte côté tartan du verso, mais il n’avait pas le moindre doute, c’était bien la même carte, celle qu’il avait lui-même offerte il y avait près de cinquante ans. Il fouilla l’enveloppe de ses doigts pour vérifier qu’elle ne contenait rien d’autre, mais elle était bien vide. Il crut percevoir une fraîche fragrance hespéridée jamais oubliée et sa gorge se serra, mais ce n’était évidemment qu’une hallucination olfactive due à son esprit submergé de souvenirs.

Il posa l’enveloppe sur la table basse, puis, sans lâcher la carte ni des yeux ni de la main, fuma une, deux, puis trois cigarettes. Quand il pensa ses jambes de nouveau capables de le supporter, il se leva lentement, glissa la carte dans sa poche de poitrine, contre son cœur, puis se servit un verre de cognac avant de se diriger vers sa platine vinyle. Il n’eut pas la moindre hésitation pour trouver le bon disque et installa précautionneusement le 45 tours du label Trojan. Il s’assit cette fois sur le rocking-chair, près du meuble Hi-Fi, et ferma les yeux pour écouter les premières notes de Suzanne Beware Of The Devil. Quand le disque arriva à la fin, il le fit rejouer immédiatement. Dandy Livingston chantait « You turn my word up side down ».

Quarante-cinq ans plus tôt, il avait fait écouter la chanson à Suzie, sa Suzie à lui. Il lui avait dit que c’était exactement ce qu’il ressentait. C’était vrai à l’époque, mais la sensation de voir le monde sans dessus-dessous était au moins aussi forte en ce jour de 2017.

Suzie. Un flirt d’adolescents ? Toutes les caractéristiques étaient réunies. Ils s’étaient rencontrés en faisant les vendanges comme saisonniers. Dès le premier jour, il avait remarqué cette belle brune au regard ravageur. Comme tous les autres mecs présents, sûrement.

Le deuxième jour, il s’était débrouillé pour passer la soirée avec elle et le troisième jour, c’est elle qui s’était arrangée pour travailler sur la même rangée de vignes que lui. Le sixième jour, veille de leur premier congé, il s’était décidé à lui dire qu’il voulait lui faire écouter quelque chose. En entendant le titre de Dandy Livingston, qui venait de sortir en Angleterre et que personne ne connaissait en France, elle avait souri en lui disant qu’elle avait eu peur que comme les quinze autres avant lui, il la bassine avec Susie Lou, la niaise adaptation par Johnny Hallyday du standard rock ringard Susy Q.

Les deux semaines suivantes, ils avaient vécu un amour passionné, la charge de travail ne les empêchant jamais de trouver la vitalité pour de fougueuses étreintes nocturnes en pleine nature. À la fin de la troisième semaine, elle lui avait dit que le lendemain, elle retrouverait quelqu’un. Un régulier avec qui il était question de mariage et tout le tintouin, un type dangereux pour ceux qui se mettaient sur son chemin. Elle avait refusé de lui donner une adresse ou un nom de famille, répondant à ses supplications que ça avait été super, mais que, quoi qu’il en soit, ils ne les referaient pas ensemble, les vendanges de l’amour. Avec la fierté de la jeunesse, il avait masqué sa blessure sous le sarcasme en lui rétorquant que, comme référence tarte et ringarde, Marie Laforêt égalait bien Johnny. Mais au moment de se séparer à la gare routière, il avait tenu à lui remettre un présent. Elle l’avait par avance remercié d’un dernier baiser et il lui avait semblé qu’elle en profitait pour lui aspirer tout flux vital.

Cette histoire ressemblait peut-être à un banal flirt d’ados, mais pour lui ça n’avait jamais été seulement ça et presque un demi-siècle plus tard, malgré une vie riche d’aventures dans tous les sens du terme, ça ne l’était toujours pas. S’il en croyait cette carte mystérieusement arrivée dans sa boite aux lettres, pour elle non plus.

Il lui avait d’abord remis la dame de pique, Pallas, en lui disant que si un jour elle avait un problème, quel qu’il soit, elle devrait lui faire parvenir cette carte, il accourrait immédiatement. Il lui avait ensuite donné la dame de trèfle, Argine. Si un jour tu veux juste me revoir, sans ambiguïté, histoire de boire un verre par exemple. En voyant cette carte, je saurai que je ne dois pas me faire d’illusions, mais je serai extrêmement heureux. Il avait rougi en lui tendant Judith, la dame de cœur. Elle avait compris son utilité sans qu’il ait à la lui expliquer.

Et Rachel ? avait-elle demandé, brisant le silence gêné qui s’installait.

Il lui avait glissé dans la main la dernière dame au dos de laquelle il avait écrit ses coordonnées.

Celle-ci, tu ne me la remettras pas. Garde-la sur toi, s’il te plaît. Elle te portera chance. Même si on ne se revoit jamais, au travers de cette carte, je veillerai toujours sur toi.

Celle-là, je l’accepte avec plaisir. avait-elle répondu en la glissant dans son porte-feuille. Ça me plaît d’avoir un souvenir de toi. Les autres cartes, par contre… Je ne veux pas que te donner de faux espoir, reprend-les, ce sera mieux.

Non, garde-les. On ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait. Dans cinq ans, dans dix ans ou dans trente ans, elles seront toujours valables. Elles ne t’encombreront pas, ça ne te coûte rien de les prendre.

Quarante-cinq ans plus tard, il ne recommencerait évidemment pas une manœuvre au romantisme encore plus tortueux que mièvre, mais il ne regrettait rien. L’enveloppe cependant, ne contenait rien d’autre que la carte, pas de coordonnées, ni de rendez-vous. Cela constituait-il une sorte de défi, du type « je t’offre mon cœur à condition que tu parviennes à me retrouver ? », ou bien devait-il attendre qu’elle le recontacte ? Que pouvait-il faire d’autre qu’attendre de toute façon ? Il n’allait pas appeler les renseignements téléphoniques pour leur demander le numéro d’une certaine Suzie, qui habitait Lyon en 1972 !

Charles se saisit de nouveau de l’enveloppe et l’examina sous toute les coutures, dans l’espoir d’avoir manqué un indice, une information quelconque. Tandis qu’il écartait les bords de l’enveloppe pour s’assurer que rien n’avait été écrit sur la face intérieure, ceux-ci s’écartèrent avec une surprenante facilité. L’enveloppe ne s’était pas déchirée, juste décollée. Peut-être était-elle vieille et la colle avait-elle perdu de son pouvoir adhésif. Ou peut-être quelqu’un l’avait préalablement ouverte (en l’exposant à la vapeur, par exemple) avant de la recoller sommairement avec une colle stick de mauvaise qualité. Mais non. Il n’y avait pas le moindre mot tracé à l’intérieur.

N’ayant rien de plus utile à faire, il ferma de nouveau les yeux et plongea dans ses souvenirs. Il voyait, comme s’ils s’étaient quittés la veille, cette belle brune à la peau mate, solidement charpentée, avec des yeux noirs trahissant des origines méditerranéennes qui transperçaient tout ce sur quoi ils se posaient. Quinze ans à l’époque, et maintenant, combien ? Soixante, toujours un an de moins que lui. Elle avait dû vieillir, c’est sûr. Lui même n’avait plus beaucoup de cheveux sur la tête et, bien qu’il s’entretint quotidiennement, ses chairs commençaient à se ramollir. Il ne doutait pas pour autant qu’elle ait toujours autant de charme. Il était sûr qu’elle avait toujours la même voix, légèrement gouailleuse mais pleine de soleil, le même rire franc et guttural. Il se concentra sur le souvenir de l’odeur envoûtante de son corps couvert de sueur, sur l’odeur de son parfum si frais après la douche… L’odeur de son parfum…

Une idée vint à Charles. Cette idée quittait le domaine du romantisme adolescent tourmenté pour entrer dans celui des jeux d’espionnages enfantins, mais pourquoi pas ? Ce n’était pas plus idiot que sa propre histoire de cartes codées, même plutôt raccord. Il récupéra l’enveloppe et la passa au-dessus de la flamme de son briquet. Son intuition ne l’avait pas trompé, cette odeur dans laquelle son esprit avait voulu reconnaître les fines notes olfactives héspéridées d’un parfum probablement disparu depuis longtemps était celle plus prosaïque du citron. De fait, en chauffant, le papier blanc révéla vite les lettres capitales brunes légèrement tremblantes d’un message écrit à l’encre sympathique.

« FIRST BURGER, RUE BOURGELAT, LYON. 2H NUIT DE SAM. A DIM. »

Elle était donc toujours sur Lyon. Ou y était revenue, quelle importance. Pour le reste, voilà un drôle de rendez-vous galant. En pleine nuit dans un fast-food, quel romantisme ! Charles trouvait que ça faisait plus rendez-vous clandestin de malfrats en cavale. Et si c’était ça ? Et si Suzie avait des ennuis, qu’elle devait se cacher, si elle avait craint qu’il ne répondent pas à l’appel à l’aide de la dame de pique et avait pensé qu’il se déplacerait plus facilement pour une partie de jambe en l’air que pour la sortir du guêpier ? Ce ne serait pas moins plausible que d’imaginer une femme en âge d’être grand-mère brûler soudainement de désir pour une amourette vieille de près d’un demi siècle. Malgré l’optimisme fou de la passion qui le consumait, une démangeaison au pectoral gauche le rappela au pessimisme de la raison. Charles décida donc de prendre quelques précautions.

Charles n’avait pas la moindre idée de quelle femme était devenue Suzie. Était-elle devenue une avocate bourgeoise ou une cadre dynamique ? Une vieille hippie sans retour ? Peu lui importait, il savait qu’elle serait toujours sa Suzie et qu’elle lui plairait quoi qu’il en soit. Mais serait-ce réciproque ?

Dans le doute, il opta pour un look chic mais décontracté : pantalon à pince, chemise unie et pull en mérinos, suffisamment près du corps pour montrer qu’à soixante ans, il avait encore des pectoraux solides et le ventre plat, mais pas de veste de costard ni son manteau « Crombie », un simple blouson ferait l’affaire.

Il arriva à la gare à seize heures trente et ne put s’empêcher d’aller immédiatement repérer les lieux. Contrairement à beaucoup de quartiers environnant les gares, celui-ci était plutôt rupin. La rue Bourgelat, étroite et pavée, était propre et non dénuée de cachet, encadrée d’immeubles aux façades entretenues. Un fast-food y paraissait même une idée incongrue. Il trouva cependant le First Burger à l’angle de la rue Vaubecourt, sur laquelle donnait d’ailleurs l’entrée principale. Il pénétra dans l’établissement, vide à cette heure creuse pour la restauration, rapide ou non, mais tout à fait semblable à tous ceux de sa catégorie. Il commanda un panini chocolat et une 1664 qu’il avala attablé face à un écran géant diffusant des clips pop à la mode. Le gamin qui servait n’était sûrement qu’un employé. Il répondit poliment mais avec concision aux quelques questions de Charles puis resta derrière le comptoir, l’œil rivé à son smartphone.

Après un passage aux toilettes, Charles paya et partit visiter la vieille ville. Il acheva son sacerdoce de touriste en allant dîner dans un des célèbres bouchons lyonnais. Celui-ci tenait plus de l’attrape touriste que du bistrot typique et gastronomique qu’il prétendait être. Ni la cervelle des canuts, ni les quenelles au brochet ne valaient réellement leur prix exorbitant. Heureusement, le Crozes Hermitages 2009 choisi pour faire passer le tout valait largement le sien, c’est dire s’il était bon !

Pendant le café, le stress commença à l’envahir par bouffées. Palpitations, mains moites, difficultés de concentration… Il ne savait pas s’il redoutait plus le rendez-vous galant si particulier auquel il était convié ou l’éventualité plus que probable que celui-ci n’ait pas lieu… et ce qui l’attendrait à la place. Il fit un effort pour recouvrer son calme, s’aidant d’exercices de respiration ventrale basiques et se convainquit que tout se présentait bien. À deux heures, le snack serait logiquement fermé depuis une heure, il s’attendait à cette confirmation. Le reste des repérages avaient été plutôt probants. Malgré son aversion pour les fleurs coupées, il avait acheté un bouquet géant de roses rouges et noires mêlées, cinquante euros de romantisme à l’état pur.

Quand il parvint à faire retomber la tension, celle-ci fit place à la fatigue et il décida d’aller se faire une toile pour passer le temps. Il prit un billet au hasard pour la séance de 22h et, malgré le son THX-je-ne-sais-quoi-dynamique, il parvint à somnoler une heure, ce qui lui serait sûrement bien plus profitable que d’avoir suivi les péripéties intimes d’une bande de quadragénaires de bonne famille.

Il parvint comme voulu à proximité du First Burger un peu avant une heure du matin et fuma une clope à faible distance du lieu. Il n’avait pas jeté son mégot dans le caniveau qu’un homme sortit du fast-food pour ranger la pancarte et la poubelle. Ce n’était pas le jeunot qui servait l’après-midi mais un type costaud à la cinquantaine bien tapée. Malgré la fraîcheur de cette nuit d’automne, il portait un simple marcel graisseux, ce qui lui permettait d’exhiber des tatouages au tracé approximatif, vraisemblablement artisanaux. Charles le regarda travailler et attendit qu’il ait fini pour s’approcher et l’interpeller avant qu’il ne rentre.

Excusez-moi monsieur, vous fermez ?

Oui, c’est fini, m’sieur. Pour un cheeseburger, il faudra attendre 11h30 demain matin.

Comme Charles ne partait pas, se dandinant indécis quant à la conduite à tenir, l’homme le détailla de la tête au pied avant de reprendre d’un ton roublard.

Mais pour vous, ce ne sera peut-être pas vraiment fermé dans une plombe. Je veux dire, si vous avez rendez-vous là, ça pourrait bien être ouvert pour vous.

Ah, merci. C’est bien cela en effet, on m’a fixé rendez-vous ici à 2h et…

Ok, ok. Je ne veux rien savoir. Bon, moi je vous laisse alors. J’ai encore du boulot. Vous n’aurez qu’à frapper à la lourde en revenant.

Oui, c’est que… disons que ça m’embête un peu de poireauter une heure en pleine nuit, mes fleurs à la main. Est-ce que ça ne vous dérangerait pas trop que je rentre attendre à l’intérieur ?

Le type parut contrarié, puis il haussa les épaules en signe d’indifférence.

Comme vous voudrez, de toute façon je ne passerai la serpillière en salle que demain. Par contre, comptez pas sur moi pour vous faire la conversation, de toute façon je n’ai rien à vous dire et j’ai toute la cuisine à nettoyer, moi. »

Après que Charles fut entré, le taulier referma à clé puis lui proposa une bière. Il l’installa à une table dans un coin, avec une bouteille de 75cl de Kronembourg et un gobelet en plastique, puis, comme annoncé, disparut en cuisine. Charles avait sérieusement envie de le questionner mais comme ce n’était à l’évidence pas réciproque, il se contenta de lui demander en hurlant à travers le snack vide s’il pouvait fumer, ce à quoi son étrange hôte lui dit d’utiliser le carrelage comme cendrier. Il passa donc le temps à boire de la bière en fumant, jetant de temps en temps un œil sur un exemplaire rare de De Mallarmé à 391 de Pierre de Massot qu’il avait sorti, mais à la lecture duquel il ne parvenait pas à accorder son attention.

Quand la bouteille fut vide, il n’y avait rien de surprenant à ce qu’il se lève pour aller soulager sa vessie. On aurait par contre put s’étonner de le voir emmener son immense bouquet de roses aux toilettes, mais il n’y avait personne pour le voir faire. Une fois la vidange intime effectuée, Charles défit le bouquet, posa les fleurs et retira la boite emballée de papier cadeau qui était cachée dans le socle du bouquet. À la fleuriste, surprise du poids du cadeau qu’il lui demandait de dissimuler, il avait prétendu qu’il s’agissait d’un écrin comprenant toute une parure de bijoux. Il s’agissait en réalité d’un Keltec PF-9 ultra compact fourni par un ami avec lequel il avait séjourné au Nicaragua en 1979. Décidément, le passé refaisait surface. Il reforma approximativement le bouquet qu’il déposa précautionneusement dans le coin de la pièce. Celui-ci était maintenant beaucoup moins présentable mais Charles doutait fort de devoir l’offrir. Il monta sur la cuvette, ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue Vaubecourt et observa. N’ayant rien remarqué, il finit par se hisser au rebord et sauta prestement sur le trottoir, puis courut s’embusquer derrière les containers poubelles d’une boulangerie. De là, il avait vue tant sur la rue Bougrelat que sur la rue Vaubecour. Il prit l’arme en main, en caressa distraitement le canon, et reprit le guet.

Il n’y avait pas la moindre animation. Les environs de Lyon-Perrache échappaient décidément à toute les règles communes aux quartiers des gares du monde entier. Il n’était plus question de fumer et Charles le regrettait amèrement. De nouveau, un picotement d’alerte familier l’amena à se gratter le torse.

Finalement, une berline grise arriva par le nord de la rue Vaubecour et s’arrêta devant le First Burger. Pas de doute, c’était pour lui. Charles distinguait mal l’intérieur de la voiture mais il doutait qu’une des deux silhouettes de malabar qui occupaient les places avant puisse être sa Suzie, quant à la banquette arrière, elle semblait vide. Dans la pénombre, la rafale d’automatique qui balaya le rideau métallique du fast-food le surprit et il ne put réprimer un hoquet produisant le même petit bruit de souris prise au piège qu’en découvrant la dame de cœur. Il n’y avait de toute façon aucun risque que celui-ci fut audible dans le tonnerre mêlé des détonations, des balles perforant la tôle et des vitres derrière, qui volaient en éclat.

Trois aller-retour, chacun à une hauteur différente. À peine quelques secondes, et les tirs cessèrent. La voiture redémarra en direction du container derrière lequel Charles était embusqué. Il eut le temps d’évaluer l’emplacement où il était attablé quelques minutes plus tôt et d’estimer qu’il n’aurait pas eu la moindre chance d’en sortir indemne, puis les réflexes prirent le relais de ces inutiles pensées.

Cela faisait des années que Charles n’avait plus combattu, mais – espérait-il – ces choses là ne s’oublient pas. Jambes fléchies et bras cassé pour optimiser la stabilité, il tira à trois reprises en direction du conducteur puis, sans attendre le résultat, un roulé-boulé l’envoya de l’autre côté de la rue pour ne pas servir de cible à son tour. Il traversa une demi-seconde avant que la voiture ne vint s’encastrer dans une 207 en stationnement, à deux mètres de là où il se trouvait et manquant de peu le faucher.

Un instant, il ne se passa rien. Puis la portière passager s’ouvrit et un homme chancelant commença de s’en extraire. Du sang coulait de son front et il paraissait sérieusement groggy mais il ne faut jamais sous-estimer quelqu’un qui tient un pistolet mitrailleur. Pas question pour autant de lui offrir sa ration de pastilles Valda, Charles avait quelques infos à lui soutirer et mieux valait un mal de gorge non soigné qu’une extinction de voix trop définitive. Il se précipita donc sur le type, canon en main, et lui fracassa la pommette d’un coup de crosse pas piqué des hannetons. Retour à l’envoyeur, le gus s’affala derechef sur le siège de l’automobile, tandis que son arme tombait sur le bitume. Ne lui laissant pas le temps de respirer, Charles le chopa au colback de la main gauche, lui enfonçant de l’autre le canon du semi-automatique dans les parties intimes. Il n’avait heureusement pas frappé trop fort et, bien que blême et flageolant, le tireur n’était pas allé à dame. Dans la série baraka, la voiture n’avait pas eu le temps de prendre beaucoup de vitesse avant de quitter la route et, peu endommagée, redémarra au quart de tour après que Charles ait convaincu son nouvel ami de balancer par terre son ancien chauffeur, qui avait mal digéré ses trois pruneaux à jeun, et de prendre sa place. Vu le bordel qu’ils venaient de foutre, les cognes ne tarderaient pas à pointer le bout de leur képi et leur intérêt commun, être loin à ce moment là, aidait à la collaboration.

En cinquième vitesse (les voitures se sont modernisées depuis la naissance de l’expression « quatrième vitesse »), ils franchirent la Saône et attrapèrent l’A6 toute proche (Charles pensa que ce n’était pas pour rien dans le choix du lieu de rendez-vous). En quelques minutes, ils passèrent Ecully et le chauffeur sortit de sa propre initiative à Dardilly. Charles le laissa faire mais lui intima de se garer sur le premier parking venu, celui d’un magasin de meubles. De lui-même le chauffeur choisit une place éloignée de la route, mais à l’écart de tout bâtiment pour ne pas risquer de se trouver dans le champs d’action d’une caméra de surveillance.

À peine le moteur coupé, Charles lui brisa l’arcade sourcilière d’un coup de crosse sec, sans un mot. Les initiatives de l’autre prouvaient qu’il reprenait confiance et il était primordial d’y remédier au plus vite. Avec l’arcade, plus que la douleur, c’est le sang qui, aveuglant immédiatement, déstabilise toujours. Le coup fit son effet car quand Charles leva de nouveau son arme, l’autre ne parvint pas à réprimer un geste de protection inné et vaguement puéril. Il bredouilla d’une voix fluette contrastant avec sa carrure qu’il ne comprenait pas ce qu’on lui voulait mais qu’il ne demandait pas mieux que de répondre à n’importe quelle question.

Où est Suzie, qu’en avez-vous fait ? attaqua Charles bille en tête.

Suzie ? Quelle Suzie ?

Vous l’avez flinguée elle aussi, c’est ça?

Je ne vois pas de qui tu, vous parlez, promis!

Le chien du pistolet lui fit cette fois sauter trois dents. Mais reprenant le contrôle de ses nerfs, Charles changea d’axe brutalement.

Qui vous a ordonné de me dessouder, et dans quel but ?

Vous dessouder ? Je n’ai jamais voulu vous …

Cette fois, Charles pris le flingue par la crosse prévue à cet effet et visa le pied du menteur.

Je, je, je jure, il n’était pas question de tuer qui que ce soit, je sais même pas qui vous êtes !

Charles arma le chien.

Attendez, je vais tout vous dire. Dédé la dose, il nous a juste chargé, Ludo et moi, de tirer une rafale d’avertissement. Le gérant du First Burger lui doit de l’argent. Mais il n’était pas question de meurtre, ni de cette femme dont vous parliez. À cette heure l’établissement est fermé, c’était un simple message, juste un avertissement.

Charles ne savait pas s’il croyait ou non en la bonne foi du malfrat. Mais dans le fond peu lui importait, il fallait rencontrer ce Dédé. Sur son ordre, le mitrailleur appela son chef et fut suffisamment convainquant pour que l’autre lui accorde de venir le voir à cette heure indue.

Comme l’avait supputé Charles, le chef vivait à Dardigny, d’où le choix de son sous-fifre de prendre cette sortie. Mais si son esprit de déduction fonctionnait, il eut bientôt la preuve que son instinct de survie, lui, n’avait pas échappé aux outrages du temps. L’autre avait stoppé la voiture devant un imposant portail et alternait les appels de phares selon un rythme codé quand la vitre passager explosa. Charles n’eut pas le temps de pivoter la tête qu’un pouce et un index puissants lui saisirent et lui broyèrent le nez tandis qu’une paume énorme lui écrasait la bouche, empêchant tout passage d’air.

Quand Charles revint à lui, il fut surpris de ne pas se trouver ligoté au fond d’une cave. Il était allongé sur un canapé en cuir véritable dans un salon tout ce qu’il y a de cosy. Auprès de lui se trouvait l’imposante silhouette de l’homme de main, le visage nettoyé et pansé, le flingue à la main. Évidemment braqué sur lui, le soufflant. Sur une chaise, près du canapé, était également assis un type pas très grand mais costaud, en jean et col roulé noirs, les yeux à l’avenant. L’antipathie immédiate que ressentit Charles lui fit instinctivement deviner qu’il s’agissait de celui qui l’avait eu par surprise. Mais son attention fut rapidement captée par un troisième homme, assis dans un fauteuil relax de l’autre côté d’une table basse. Plus âgé que ses deux complices, à peu près l’âge de Charles, probablement même un peu plus. Habillé avec recherche d’un blazer croisé et d’un pantalon en laine vierge assorti, une certaine prestance, voir un charisme certain. Le chef sans aucun doute, le fameux Dédé.

À peine recouvré ses esprits, Charles posa de nouveau la seule question qui l’obsédait :

Qu’avez-vous fait de Suzie, où est-elle ?

Le chef sourit, allume un cigarillo avant de répondre.

Pas la moindre idée, ça va faire dix lustres que je n’en ai plus entendu parler.

On ne change pas une méthode qui perd. Charles opéra sans se démonter le même virage stratégique que plus tôt dans la voiture.

Et d’abord pourquoi avez-vous cherché à me tuer ?

Je t’ai déjà dit qu’on n’avait jamais cherché à refroidir personne, t’es du genre bouché !

C’est le colosse déguisé en momie sponsorisée par Hansaplast qui a répondu, mais son supérieur, le renvoya illico à son sarcophage.

Fifi, quand on te cause pas, tu la boucles. Excusez-le, cher M. Pécaud. Le dénommé Fifi n’est pas doué pour les mondanités, il est plutôt spécialisé dans d’autres types d’amabilités. Quoique votre présence ici ce soir laisse place au doute en ce domaine également. Je vais répondre à toutes vos questions, l’inverse me semblerait impoli. Mais avant cela, je vous prie de mieux vous installer, Fifi va vous servir un bourbon. Vous devriez également remettre un peu d’ordre dans votre tenue, nous avons dû la déranger un peu en vous fouillant. Joli tatouage à ce propos, bien que la couleur soit un peu passée.

Charles se redressa totalement et s’assit convenablement. Il constata qu’en effet sa chemise était sortie du pantalon et à moitié ouverte, dévoilant sur le pectoral gauche une dame de carreau, dont le losange du haut était remplacé par une étoile rouge et noire. Il remarqua également que dans sa poche de chemise, la véritable carte à jouer était toujours là. Il en conçut un soulagement irrationnel.

Fifi déposa sur la table basse un plateau avec deux verres de Whisky, un petit seau d’étain plein de glaçons et un siphon d’eau de Seltz. Le petit trapu n’était plus visible mais Charles était trop suspendu aux lèvres de son interlocuteur pour s’en soucier.

Mon second ne t’as pas menti. Je l’avais chargé d’un simple avertissement pour rappeler ses dettes à ce brave restaurateur dont certains des hamburgers s’accompagnent de sachets d’une poudre blanche qui n’est pas du sel. Il ignorait que quelqu’un se trouverait dans l’établissement puisque je lui avais promis que le cuistot serait dans l’arrière-cour, fait dont je me suis effectivement assuré par un coup de fil de dernière minute. Je suis le seul qui savait que ta reconversion en passoire humaine était prévue pour cette nuit.

L’homme fit une pause pour pomper sur son cigare afin d’en activer l’incandescence, son sourire satisfait s’épanouit de nouveau et il reprit du ton de celui qui jouit de s’écouter parler.

Pourquoi te vouloir mort ? Oh, rien de bien méchant. Juste un moyen de joindre l’utile à l’agréable. J’avais besoin d’un mort, n’importe lequel. Un type extérieur au milieu, c’était tout ce qui importait. Et puis j’ai lu un entrefilet sur une conférence dans le journal. Ça faisait bien longtemps, mais j’ai immédiatement reconnu ton nom. Le nom de celui qui avait baisé ma fiancée. Je n’oublie jamais personne et tout le monde le sait, ça aide à être respecté. Ça m’a fait marrer de retomber sur ta trace. À l’époque, quand elle était rentrée de ces vendanges qu’elle n’avait aucune raison de faire et que j’ai appris son aventure, j’étais vert de rage. J’ai enquêté, trouvé ton nom, ton adresse, ta date de naissance, je t’ai suivi, photographié… Entre temps, goûtant peu ma jalousie, Suzie s’était barrée et je me suis rendu compte que dans le fond, je m’en foutais. Ma colère est retombée et je t’ai oublié avant d’en faire de même avec elle. Mais voilà que, presque cinquante ans après, je suis en train de chercher quelqu’un à abattre qui ne soit pas mêlé à mes affaires et par pur hasard je retombe sur le seul mec qui m’ait entubé un jour sans en payer le prix. Comme on dit, l’occasion fait le larron. Dans ma branche, il faut savoir être opportuniste. Je suis monté au grenier et dans une boîte, j’ai retrouvé ces putains de cartes à jouer qu’elle m’avait balancées à la gueule pour bien me montrer qu’elle s’en foutait, qu’elle n’avait aucune intention de donner suite à tes délires d’amoureux transi. C’est vrai que quand elle m’a expliqué ton ridicule plan romantico-jobart, j’ai bien rigolé et que ça a fait baisser la pression d’un cran. Mais j’ai gardé les cartes, je garde toujours tout, on ne sait pas ce qui pourra servir un jour. Tu vois bien que j’ai raison.

Dédé se tut et sirota son spiritueux, voulant peut-être laisser à son interlocuteur une occasion de réagir. Mais Charles devait d’abord encaisser ce qu’il venait d’entendre. Passait encore qu’on ait voulu le tuer juste pour joindre l’utile à l’agréable. En Amérique latine, il avait trop souvent vu torturer et tuer atrocement par pur plaisir, sans la moindre utilité, pour être choqué de si peu. Par contre, le fait que Suzie se soit défaite des cartes sitôt rentrée, qu’elle ait affirmé n’en avoir rien à foutre… Ça, ça lui provoqua une boule dans l’estomac, une boule qui remonta jusqu’à la gorge et le laissait muet. Ce ne fut pas le cas de tout le monde. Le cul instable sur son bout d’accoudoir, le lieutenant en sueur s’agita et explosa.

Mais bordel, la dose ! Pourquoi ce plan de merde ? Je veux dire, ce cave moi je m’en fous. Si ça te fait plaisir, je le fais bouffer vivant par mes pitbulls, suffit de demander. Mais pourquoi vouloir me faire le plomber à l’insu de mon plein gré ?!

Écoute, Fifi. T’es un bon bougre. Tu m’as toujours été fidèle et loyal. Un vrai toutou. D’ailleurs même ce surnom stupide me fait penser à un bichon maltais. Mais, niveau compétence et utilité, tu ne vaux vraiment plus rien. Ton lamentable échec de ce soir le montre encore. Par contre, en dix ans, t’as eu le temps d’en savoir un peu trop sur mes affaires. Avant de te débarquer, j’avais besoin d’être sûr que tu ne ferais pas profiter la concurrence de tes connaissances. Un gars qui a buté un mec totalement extérieur à nos activités, j’étais sûr qu’il serait définitivement grillé, personne n’aurait même voulu être vu avec toi. Et crois moi, ton implication aurait vite fait le tour du Landerneau. C’est les affaires, mais comme je n’avais rien contre toi, ça m’évitait d’avoir besoin de m’assurer de ton silence de façon plus radicale. Tant pis.

Mais ses yeux pétillants montraient bien que cet échec de la solution douce ne lui déplaisait pas tant que ça. Fifi, lui, pâlit tellement qu’on ne distinguait plus les rares surfaces de son visage visibles de la bande Velpeau qui l’entourait. Il n’entendit pas le troisième type venir à sa rencontre, par derrière. Celui-ci, le silence avait l’air d’être sa marque de fabrique, un vrai trappiste, ce trapu. Comme à Charles, il lui chopa le tarin et lui cloua le bec. Mais cette fois, il n’attendit pas de le faire tomber dans les vapes. D’un geste sec, il lui éclata le pif, un des seuls os du visage que Charles avait laissé intact, et, sans lui laisser le temps de pousser une beuglante, il lui brisa la nuque. L’ex n°2 de la jolie bande venait de céder sa place, mais il y a fort à parier que celle-ci fut déjà pourvue.

Putain, c’est pas possible. Quand elle m’a dit qu‘on ne pourrait pas se revoir parce qu’elle était maquée de chez maquée, le regret n’était pas feint. Je l’ai vu dans son regard, elle m’aimait. Et elle avait peur. Mais après avoir trouvé le courage de le plaquer, elle m’aurait recontacté, j’en suis sûr. Je comptais pour elle. Pas juste une passade automnale…

Le bruit de l’imposant cadavre qui tombe au sol tira Charles de sa léthargie. Il se dressa d’un bon et interpella le chef truand.

Tu mens, connard, tu mens ! Tu l’as butée, tu n’as pas admis qu’elle te plaque pour moi et tu l’as fumée, connard.

Le fidèle Bernardo fut derrière lui avant qu’il n’ait le temps de se jeter sur son chef. Il choisit cette fois une clé d’étranglement basique, une main sur le sommet du crâne, prêt à interrompre simultanément la circulation du sang et de l’air.

Bordel, je reconnais que Suzie avait une aura quasi magnétique, mais toi elle t’as définitivement grillé les neurones ! Promis, j’ai trouvé suffisamment de mousmés plus girondes et surtout sachant s’écraser pour ne pas la regretter longtemps ta Suzie. Mais tu veux que je te dise, si j’ai un peu pété un plomb à l’époque, c’est parce que je savais bien que tu n’étais ni son premier, ni son dernier écart. D’ailleurs, deux semaines après qu’elle se soit barrée, je l’ai recroisée. Figure toi qu’elle avait préféré se foutre à la colle avec un petit mac minable au visage grêlé par la vérole plutôt que de revenir à son Roméo des vignes. T’as quand même raison sur un truc : au moins symboliquement, il serait juste que je la fasse payer. Après tout, elle m’a plus entubé que toi.

Dédé se leva péniblement de son trop confortable fauteuil. Ses genoux craquèrent et, un instant, il fit largement son âge. Mais il retrouva vite vigueur et assurance. Dans sa main droite, il ajusta un pétard mahousse, au moins un calibre .50. De la main gauche, il arracha la chemise de Charles et plaça le canon sur son cœur illustré.

Il n’y avait plus besoin de le tenir, Charles ne se débattrait pas car il avait perdu l’envie de vivre. Surtout, il savait qu’avant de le tuer, la balle allait déchiqueter la dame de carreau tatouée sur son torse. Dédé avait raison, avant de le tuer lui, la balle allait symboliquement réduire Suzie en bouillie. Un sourire se dessina sur ses lèvres, un sourire qu’il garderait, contrairement à l’amour de sa vie, pour l’éternité.

 

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